LE TEMPS
LE TEMPS FIXE
 

LA RÉALITÉ AUTOBIOGRAPHIQUE 1886

1886 : Naissance d’Henri-Alban Fournier, connu sous le pseudonyme d’Alain-Fournier.

phot1891 : Son père, instituteur, est nommé directeur de l’école d’Epineuil-le-Fleuriel , sa mère y est maîtresse-adjointe.

 

 

phot 1897 : Henri Fournier quitte sa province pour suivre les cours du lycée Voltaire à Paris. En 1901, il entre à l’Ecole navale de Brest, qu’il quitte en 1902 pour préparer son baccalauréat au lycée de Bourges. En 1903, interne en " Khâgne " au Lycée Lakanal à Sceaux, il se lie d’une amitié durable avec Jacques Rivière.

 


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1905 : Il rencontre au Grand Palais à Paris Yvonne de Quièvrecourt, qui le marque à jamais, et deviendra Yvonne de Galais photogramme   dans le roman. Mais " Elle ", comme il la nomme dans ses lettres à Jacques Rivière, est tout aussi fascinante qu’inaccessible.

 

phot 1907 : Il échoue à nouveau au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure. Il apprend le mariage d’Yvonne. Puis viennent le service militaire, et les premiers écrits.

 

 

1910 : Il entre comme rédacteur à Paris-Journal, et quelques publications se succèdent. Mais cette année est surtout marquée par sa liaison avec Jeanne B. qui devient la Valentine Blondeau du Grand Meaulnes qu’il commence alors à écrire.

1913 : Entre juillet et novembre le Grand Meaulnes paraît, d’abord en feuilleton dans la N.R.F., puis en volume. Immédiatement salué par la critique, il est cependant refusé pour le Prix Goncourt.

1914 : Mobilisé le 1er août, le lieutenant Fournier tombe sur le front le 22 septembre, au cours d’une reconnaissance dans les lignes allemandes.


La dimension autobiographique


Grâce à la sœur d’Alain-Fournier, Isabelle, qui épouse Jacques Rivière, l’ami fidèle avec lequel l’écrivain correspond assidûment, nous pouvons mesurer la large place de la réalité autobiographique dans le roman. Le jeune François Seurel page  emprunte beaucoup de ses traits à l’auteur ; il lui doit les membres de sa famille, son amour des livres, celui de son pays natal, son goût pour les promenades à vélo : " … j’ai soif des prés et des prairies de chez nous ", écrit-il à ses parents en 1909.

Cependant Alain-Fournier n’est pas cet enfant solitaire des premiers chapitres, un peu timide, qu’une coxalgie a maintenu à l’écart des autres. A en juger par le portrait brossé par Isabelle, il est aussi Meaulnes avec l’ascendant qu’il exerce sur ses camarades : " Il suscite les jeux, il les ordonne, les lance, il y entraîne en un clin d’œil la moitié de la cour"[…].
Et, surtout, Meaulnes devient son double par cet amour absolu voué à Yvonne : " Cet amour est venu et maintenant je souffre ", écrit-il à Rivière. Souffrance de Meaulnes, souffrance de François… les personnages se confondent à chaque instant.

La part de l’autobiographie dans le roman est si frappante qu’elle pourrait expliquer les modifications décidées par le cinéaste, au mépris parfois de la vérité historique. " 8 septembre 1910 " : telle est la date qui figure sur le tableau noir photogramme pour marquer une rentrée des classes qui, à cette époque, n’a jamais lieu avant le 1er octobre.


Mais n’est-ce pas en 1910 qu’Alain-Fournier a entrepris de rédiger son roman ? " Lundi 26 septembre " date le premier jour de Meaulnes dans la classe, alors que l’incipit du roman déclare : " Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189…".
Et Verhaeghe ne donne-t-il pas à la fillette d’Yvonne de Galais, " anonyme " pour le lecteur, le prénom de
" Jeanne ", celui de la maîtresse d’Alain-Fournier de 1910 à 1912, substitut d’une autre Yvonne en réalité jamais remplacée ?
Face à la fiction qu’il adapte, le cinéaste déroule donc, jusqu’au dénouement, une autre vérité, celle du romancier .



Mais l’écrivain lui-même avait déjà modifié la réalité autobiographique. C’est en 1901 qu’il a " quinze ans ", non pas en " 189… " ; le narrateur qui a " quitté le pays depuis bientôt quinze ans " (p. 13) a forcément au moins trente ans…, âge que n’atteindra jamais Alain-Fournier. Temps de l’action comme temps de l’énonciation traduisent donc un recul temporel, comme pour mieux replonger dans la magie de l’enfance. C’est, au contraire, une avancée temporelle que met en scène Verhaeghe, dans son désir de conduire son film jusqu’à l’explosion de la guerre de 1914 pour établir un parallèle avec le destin de l’écrivain.


 
La dimension sociale
photogramme
photogramme
photogramme
Le repas de noces
Monsieur de Galais - Une servante
La guerre

photogrammeDe la même façon Jean-Daniel Verhaeghe accentue, au moyen des décors, accessoires et costumes, l’ancrage sociologique du roman, certes présent dans la fiction, mais peu prégnant. Par exemple en " 189… " les lois de Jules Ferry sur l’école laïque, gratuite et obligatoire, n’ont qu’une dizaine d’années, mais l’écrivain ne représente pas son père à l’image de ces " hussards noirs " de la République, image littéraire récurrente que le cinéaste, en revanche, met en scène avec insistance.

Certes l’on découvre dans le roman le contexte d’un village solognot, avec ses métiers, ses gendarmes, sa mentalité (cf. la peur des bohémiens voleurs, pp. 106-107), les " paysans avinés " d’une noce que l’on peut opposer aux gens du " château ", à la jeune châtelaine tenue à distance, dont le domaine délabré figure la noblesse désargentée des campagnes, en partie en raison des dettes du fils. Mais la fiction romanesque reste bien éloignée du souci de réalisme rural d’une George Sand, ou du langage paysan de Maupassant, du naturalisme de Zola, du régionalisme de Colette, tous trois contemporains d’Alain-Fournier et que les images du film, elles, rappellent, ne seraient-ce que, comme dans l’extrait présenté, les scènes de groupe avec leurs effets d’éclairage.

Ajoutons à cela son décalage temporel qui installe une atmosphère plus tendue, celle de la montée de la guerre, totalement absente du roman.

 
La mesure du temps


Il serait trop long de citer les multiples précisions qu’apporte le roman sur les dates, les heures…, qui permettent de rythmer l’action et d’en déterminer la durée totale : trois ans. Les lettres (pp. 130-134) ou le " Cahier de Devoirs mensuels " de la troisième partie (chapitres XIII-XVI) remplissent cette même fonction. Or ces précisions concernent pratiquement toutes " la grande aventure " (p. 203) de Meaulnes : " Et c’est là que tout commença, environ huit jours avant Noël. " (p. 22) L’écrivain crée ainsi une nette opposition entre elle, moment exceptionnel d’une vie, et un temps régulier et monotone, marqué par la répétition, celui de l’absence de Meaulnes.


Les saisons occupent également une place importante, avec les notations climatiques qui leur correspondent. L’aventure de et avec Meaulnes, notamment, se situe entre novembre et l’approche des Pâques, et elle est placée sous le signe du froid et de la neige.

Sombre saison, saison des brouillards et des bourrasques … difficile à retrouver dans les choix du cinéaste sauf lors du long parcours nocturne du héros, égaré sous un terrible orage, dans une scène à la limite du fantastique. Meaulnes arrivant, dans le film, à la fin du mois de septembre, le paysage est plus riant, encore éclairé du soleil filtrant d’un " été indien ", notable dans la scène ajoutée de baignade avec Meaulnes.photogramme
photogrammeLes choix vestimentaires vont également dans ce sens.

Tout se passe donc comme si Jean-Daniel Verhaeghe substituait à la tonalité sombre, mystérieuse – terme récurrent –, source essentielle de la poésie du roman, un registre " merveilleux ", plus lumineux, dont il tire sa propre poésie.
 
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