OUVERTURE CULTURELLE
L’ÉCOLE sous la IIIème RÉPUBLIQUE
 

Fils d’instituteurs, Alain-Fournier accorde, dans Le Grand Meaulnes, une place importante au cadre de son enfance, l’école d’Épineuil-le-Fleuriel, devenu Sainte-Agathe (cf. Les lieux ), et à son père, modèle de ces instituteurs que Péguy surnomme « ces hussards noirs de la sévérité et de la République ».


 

Le romancier naît au moment même où sont fixées les lois sur l’école, dites « Lois Ferry », du nom de celui qui a été ministre de l’Instruction publique de 1879 à 1883.photogrammeAprès de longues discussions au Sénat, la loi du 28 mars 1882 déclare l’instruction primaire obligatoire de 6 ans à 13 ans révolus, gratuite et laïque, et la charge de transmettre les valeurs de la République. Mais si l’enseignement primaire est obligatoire, l’École publique ne l’est pas, et un long combat commence à nouveau contre les « sans Dieu »…Encore en 1888 le pape Léon XIII déclare dans une encyclique à propos des instituteurs : « En même temps que l’erreur corrompt leur esprit, la corruption morale s’insinue en quelque sorte dans leurs veines et dans la moelle de leurs os. » La presse est encore plus virulente et injurieuse en déclarant par exemple que cette école est « la plaie mortelle qui ronge le cœur de notre France » (La Croix du 6 août 1906).photogrammeFace à ces attaques multiples, de nombreux intellectuels, Zola, Mirbeau, Jules Renard, Durkheim… se mobilisent pour défendre l’École laïque.

         De ces combats, le roman ne se fait pas l’écho. D’ailleurs le jeune héros, François, et sa mère, fréquentent l’église le dimanche, à la messe du matin, et vont aux vêpres (p. 15). Mais le romancier s’est formé dans cette école ; ses parents font partie de ces nouveaux instituteurs dont un décret de 1887 a fixé le cadre de formation au sein de l’École Normale d’Instituteurs, chargée de former un personnel compétent pour transmettre les nouveaux programmes scolaires. Le couronnement des études obligatoires est le Certificat d’Etudes  Primaires Élémentaires, mais la loi a prévu, pour ceux qui n’iraient pas poursuivre leur scolarité au lycée, la continuation des études à l’École Primaire Supérieure, cours dont est chargé M. Seurel, pour préparer le Certificat d’Études Primaires Supérieures, voire le Brevet Supérieur ou le Concours de l’École Normale (p. 116). On peut trouver, dans le roman, de nombreuses notations qui renvoient implicitement à ce cadre légal, et le film s’est appliqué à les mettre en évidence, notamment lors des scènes qui se déroulent dans la classe. Il a cependant oublié que la loi fixait le début de l’année scolaire au 1er lundi du mois d’octobre… page(cf.le temps )
        
         C’est aux communes qu’il appartient, selon la loi, d’installer, d’aménager et d’entretenir les écoles primaires. Il doit y être prévu une cour et au moins un préau, ainsi que le logement du directeur et de sa famille, comme c’est le cas dans notre roman (cf. p. 13). L’école conservera longtemps le cadre traditionnel, quasi rituel, fixé par la loi, avec sa « chaire » (p. 27), en guise de bureau du maître, le poêle auquel le roman fait de multiples allusions, et les longues rangées de tables-bancs :
Le nouvel élève s’assit près du poteau, à gauche du long banc dont Meaulnes occupait, à droite, la première place. Giraudat, Delouche et les trois autres du premier banc s’étaient serrés les uns contre les autres pour lui faire place, comme si tout eût été convenu d’avance….

7 élèves… on est loin des tables à deux que choisit le décorateur du film, encore très rares à cette époque. Bien sûr le tableau noir concentre l’attention, et, parfois, la dangereuse baguette du maître, remplacée dans le roman par « la règle » de l’instituteur (p. 22). Au mur, on trouve déjà des panneaux, cartonnés d’orthographe ou de grammaire, parfois des cartes de géographie quand la commune est riche…

         Les programmes de 1887, repris par ceux de 1894, insistent sur les apprentissages élémentaires, de la lecture, de l’écriture et du calcul : dictées (p. 34) et problèmes (pp. 26-27) forment le quotidien des élèves, avec au moins une heure par jour d’histoire et de géographie, liées à l’instruction civique. Il s’agit de développer le patriotisme et l’attachement à la République. Selon les instructions de 1882-1887, l’école primaire doit donner aux élèves « une somme de connaissances appropriées à leurs futurs besoins ». Cela conduit tout naturellement à inscrire dans les programmes, en cette fin de siècle où la science est en plein essor, des notions scientifiques, qui donnent lieu aux « leçons de choses » pour habituer l’enfant à « voir les choses telles qu’elles sont exactement », pour « développer son esprit d’observation ». En témoigne l’attitude de M. Seurel, rapidement évoquée dans le roman mais sur laquelle le cinéaste insiste longuement :
Ce ne sont plus des coquilles abandonnées par les eaux que je cherche, ni des orchis que le maître d’école ne connaisse pas… .
Observer, découvrir… Ce sont là des maîtres mots pour les instituteurs, et M. Seurel s’y prête volontiers lorsque le bohémien apporte dans la classe tant de « trésors étranges » (pp. 94-95). Faut-il aller jusqu’à voir dans cette formation initiale d’Alain-Fournier la source de ce réalisme, si attentif aux détails, noté dans le roman ?

         Mais surtout les programmes insistent sur l’enseignement moral et civique, présent dans la « leçon de morale » qui ouvre la matinée, dans tous les manuels de cette époque, même dans les énoncés des problèmes, et est à la base de toutes les activités. Dans sa Lettre aux instituteurs du 17 novembre 1883, Jules Ferry déclare : « Il faut faire de chaque enfant un honnête homme » en le conduisant, ajoute-t-il, à distinguer « ce qui est bas et vil » de ce qui est « noble et généreux ». Cela explique les choix d’auteurs mentionnés dans le roman lorsque le narrateur redécouvre les dictées de son enfance :
relisant les dictées que je savais encore par cœur, tant de fois nous les avions recopiées ! ‘‘ l’Aqueduc’’ de Rousseau, ‘‘Une aventure en Calabre’’ de P.-L. Courier, ‘‘ Lettre de George Sand à son fils’’
« relisant les dictées que je  savais encore par cœur, tant de fois nous les avions recopiées ! ‘‘ l’Aqueduc’’ de Rousseau, ‘‘Une aventure en Calabre’’ de P.-L. Courier, ‘‘ Lettre de George Sand à son fils’’ »
. Autant de textes propres à transmettre les vertus d’obéissance aux parents, de dévouement à autrui, d’amour maternel et filial… Par des récits, des lectures, le maître doit imposer des modèles : l’exemple de certains grands hommes, figures marquantes de l’Antiquité aux temps modernes. Le but : susciter l’émotion pour produire une « élévation » de l’âme vers l’idéal. Comment ne pas reconnaître dans ces conseils les fondements de la personnalité de François et d’Augustin, leur culte d’une amitié généreuse, et, surtout, le respect absolu de la parole donnée qui conduira Meaulnes à quitter Yvonne pour partir à la recherche de Frantz ?

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